Comment s’était-il retrouvé là, sur ce bout de planche perdu au milieu de l’océan ? Trempé, gelé, affamé, sans aucun espoir ?
Bartolomeo Sanchez se le demandait bien. Ce matin encore, le port de Stralsund n’annonçait rien d’aussi dramatique. Il s’était levé bien avant l’aube. Sa cahute se situait dans le quartier des Pêcheurs. Une masure de bois, où il vivait avec sa femme et ses six enfants. Ils n’avaient que deux pièces et les petits dormaient tous dans le même lit, se réchauffant les uns contre les autres en hiver. Le poêle n’était qu’un brasero à peine amélioré et ne réchauffait pas vraiment la pièce commune, où sa femme Evita et lui-même plaçaient leur paillasse, le soir. En journée, elle se précipitait au bureau de l’emploi et enchaînait les journées de travail un peu partout. Lavandière, couturière, poissonnière, ravaudeuse de filets… Elle ne refusait rien. Le midi, elle quittait son service et rôdait dans le marché, à l’affût des bonnes affaires - légumes ou fruits à la limite de la consommation, vendus trois sous à la toute fin des ventes, lorsque les commerçants préféraient brader plutôt que de remporter des marchandises abîmées.
Lui, pendant ce temps, filait au port et embarquait sur les premiers navires de pêche disponibles. Marin à la journée, il s’usait le corps et les muscles à tirer les cordages, participer aux manoeuvres, relever les filets et trier le poisson. Des tâches rudes, épuisantes et très mal payées.