[Cette nouvelle est parue dans le recueil "Détectives de l'étrange" de l'atelier d'écriture du Festival de l'Imaginaire "Autres mondes" de Lambesc en 2016, sous la direction de Pierre Gaulon.
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La terre explosa à sa droite dans un vacarme assourdissant. Des corps
mutilés, dispersés aux quatre vents, frôlèrent son visage. A ses côtés, le
caporal Steven s’écroula percé d’une douzaine de flèches. Soudain, l’ennemi
chargea. Un lancier au regard fou fonça vers lui en criant. Il observa
impuissant la pointe dentelée se rapprocher. Un impact le jeta au sol avant le choc…
Henrik se réveilla en sursaut,
baigné de sueur. Il s’assit péniblement dans son lit, haletant. Les poumons en
feu et le cœur battant à tout rompre, il repoussa ses longs cheveux bruns
détrempés, et inspira longuement. La guerre, encore… Toujours ce sinistre siège
de Kalandra.
Il souffla par à-coups, puis posa
ses jambes au sol. Un rictus aux lèvres, il passa sa main sur sa barbe mal taillée.
La douleur, lancinante, et cette respiration sifflante, due à une flèche
ennemie, l’accompagnaient chaque matin depuis son retour de la guerre. Un
miracle qu’il ne fut pas mort ce jour-là, seul survivant de sa compagnie.
– Pourquoi moi ?
murmura-t-il pour la millième fois.
Il secoua la tête pour chasser
ses souvenirs et déplia son mètre quatre-vingt. Titubant, il attrapa une
serviette et essuya son visage émacié. Les yeux marron, hagards, et les
profonds cernes témoignaient d’une nouvelle nuit au sommeil hanté. Son torse
nu, couturé de cicatrices, retraçait une vie de combats acharnés. Son
flanc droit affichait une marque en étoile violacée.
Bien qu’il fit à peine jour, les
premiers bruits de la ville résonnaient au loin. Le soleil blafard s’infiltrait
à travers ses rideaux en lambeaux et un rayon timide lui lécha le visage. Une
autre inspiration le plia en deux. Il dut s’accrocher à une table basse afin de
se relever, avant de parvenir à diriger ses pieds vers une cruche située à deux
mètres du lit. Autant dire le bout du monde.
Un pas après l’autre, les poumons
tels un soufflet de forge, il atteint son but. Le cruchon ébréché était à
moitié vide, mais l’ancien soldat n’en avait cure. Il en versa le contenu sur
son crâne. La fraicheur de l’eau le saisit et ralentit le rythme de sa
respiration et les battements de son cœur. Ses jambes arrêtèrent de trembler et
il reprit son équilibre. Le parquet grinça sous son poids, alors qu’il tournait
sur lui-même afin de vérifier qu’aucun ennemi n’avait investi son logis. Un
lit, une table basse, deux chaises, une armoire, un coffre, un garde-manger et
quelques étagères abritant une trentaine de livres fatigués. Ces maigres
possessions récompensaient mal dix ans de sacrifices anonymes et de sang versé
pour la gloire de la cité. Dans un coin, son vieux plastron percé d’un trou
béant semblait le narguer et le replonger dans son cauchemar.
Henrik se dirigea vers le
garde-manger. Un quignon de pain, quelques tranches de saucisson, un verre de
vin clairet et une grappe de raisin composèrent ce repas frugal. L’homme ouvrit
son armoire, y attrapa un pantalon de velours marron élimé et une chemise
blanche, puis passa avec précaution sa veste d’uniforme aux boutons cuivrés. Le
mouvement de son bras vers l’arrière lui arracha une nouvelle grimace de
douleur. Lacer ses chaussures fut une épreuve, comme tous les matins. Après
avoir attaché ses cheveux en catogan, Henrik ouvrit la porte et sortit dans la
rue. Les odeurs de la ville l’assaillirent : la mer, toute proche, les
seaux d’eaux usées vidés ici et là, mais aussi les parfums d’épices des
échoppes de la rue. A droite, un bateleur haranguait ses pratiques, vantant un
nouveau produit miracle. Une journée ordinaire…
