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lundi 27 septembre 2021

Orion (4)

 

Cela faisait deux jours qu’Orion tentait toutes les manœuvres de son répertoire afin de distancer la flotte du seigneur de guerre. Il lui avait fallu toute son expertise pour diriger son navire, le Stralsund, en suivant les vents et courants. Cora s’étonnait encore de la transformation radicale de son compagnon. S’il se montrait prévenant et s’inquiétait de son bien-être, il n’avait pourtant pas quitté son poste, ni rejoint sa cabine. A peine un verre de vin coupé d’eau douce et un quignon de pain, engloutis sans même y faire attention.

L’homme, concentré sur sa tâche, ne ressemblait pas au dandy fanfaron qu’elle connaissait. Calé sur la barre, il lançait des ordres d’un ton sans réplique. Autour de lui, tout l’équipage s’activait, manipulait les voiles et les cordages sans aucun doute. La jeune femme ne s’attendait pas à ce que l’équipage respecte autant celui qu’elle n’avait connu que comme un désinvolte alcoolique. La mer transfigurait son allié de circonstance. Il lui semblait… à sa place. Vraiment lui-même. Elle commença à y croire.

Orion (2)

 

Orion se réveilla dans une chambre luxueuse, le crâne martelé par des milliards de petits pics à glace. “Sans doute le vin de Kern”, se dit-il. Il lui faisait toujours un sale effet. Il avait rencontré le propriétaire des vignes lors d’une soirée à Stralsund, et ce sale type, Giovanni Di Solari, puait l’escroc à plein nez. Il était comme son vin : douceâtre en apparence, et plombant en arrière-goût.

La bouche pâteuse, Orion peina à faire le point. Son regard se porta sur des meubles en bois laqué, travaillés, sur lesquels des rosaces gravées représentaient des scènes de chasse. Des candélabres les surmontaient, aux formes de figures féminines graciles. Plus loin, une cheminée éteinte imposante, un tapis de peau de bête. “Ha ouais, les steppes”, se souvint-il. Il soupira. Des odeurs de bois ciré et d’encens flottèrent jusqu’à ses narines. L’Amiral sortit de sa couverture de fourrure, s’assit et grimaça lorsque son pied toucha la pierre glacée.

Orion (3)

 

Six mois avaient passé. Six mois de plus dans cet enfer glacé des terres du Nord. A croire que le printemps n’existait pas. L’empereur des steppes avait longtemps cru pouvoir franchir les montagnes et ravager le continent, mais des rebellions incessantes sur ses arrières l’avaient contraint à massacrer ses rivaux les uns après les autres. Orion, ambassadeur de Stralsund, suivait donc une cour devenue itinérante, errant de village perdu en bourgade fortifiée, en compagnie de sa tante, Roda, une vieille excentrique qui louvoyait dans ce panier de vipères comme si elle était née là-dedans. Il la soupçonnait d’ailleurs d’avoir une ascendance de crotale. Il s’efforçait de la fuir dès que possible.

Lorsqu’elle mettait la main sur lui, elle prétendait « mettre du plomb dans sa cervelle de moineau » et le traitait comme un gosse, lui fourrant dans le crâne des listes interminables de dignitaires étrangers, les jeux d’alliance, les mythes et légendes locales… Bourrasques, quelle mégère !

Orion (1)

 

Orion. Quel drôle de prénom, songea-t-il. Héritier des Olsen, la famille qui dirigeait Stralsund, la plus grande métropole commerciale du continent, d’une main de fer. Des serres, plutôt, tant ces rapaces avides monopolisaient les richesses du monde.

A dix-huit ans, son oncle, le Consul de la ville, lui avait attribué la charge honorifique d’Amiral, que son père avait porté avant lui.  On lui avait confié un navire, pour un voyage d’apprentissage. Cinq ans plus tard, après avoir écumé tous les bouges des îles du sud et les bordels les plus huppés comme les plus sordides, il se trouvait dans les steppes du nord, à des centaines de lieues de l’océan. Mission diplomatique.

Diplomate. Lui, Orion. Ben tiens !

Le jeune homme tendit une main délicate en direction d’un verre ébréché et crasseux, s’en empara et fit tourner le liquide doré. Il en observa les volutes, la couleur, y vit briller comme un million d’étoiles. La constellation d’Orion était peut-être au fond de son verre. Ou il était encore bourré, comme souvent.

mercredi 2 septembre 2020

Diane (6)

 

-Vous vous connaissez ? s’exclama la jeune fille endimanchée.

-Ouaip ! C’est Diane, répondit Elias simplement.

-Diane ?

-Une copine des quais

Un air de jalousie passa dans le regard de l’aristocrate. Méfiante, elle toisa la gamine rousse, mais n’eut pas le temps de parler.

-Qu’est-c’tu fous là ? lança Diane.

-C’est une longue histoire…

Elias décrivit son exploration de la ville haute en secret, sa découverte du jardin privé des Olsen, et sa rencontre avec Inyanna, la fille du Consul. Celle-ci l’avait pris sous son aile et il allait entrer à l’Académie dans quelques semaines.

-Vous êtes la fille du Consul ? cria Diane, abasourdie.

-Oui.

-Bordel.

-Et vous ?

-Moi, j’suis la fille de personne… mais j’accompagne le capitaine du guet et une belle dame, une chanteuse…

Le trio sympathisa très vite. La bonne humeur d’Elias, un jeune homme brun au sourire permanent, apaisa les tensions. Il fit de son mieux pour présenter les deux filles sous leur meilleur jour, leur trouvant des points communs. Les gamins des rues racontèrent des anecdotes truculentes des quais. Inyanna se révéla bon public, et se tordit de rire sans aucune gêne. Elle-même connaissait un nombre d’histoires incroyables de la Citadelle, comme ce riche marchand surpris le pourpoint aux chausses en train d’uriner sur une statue vieille de quatre siècles.

-Mais pour quelle raison es-tu invitée alors ? T’ont-ils adopté ?

Diane se figea. Adoptée ? Elle n’y avait pas vraiment pensé. Ce matin même, elle faisait la queue à la boulangerie et la journée avait filé comme dans un rêve. La messagère ne savait pas vraiment ce qu’elle faisait là, à papoter avec la fille de l’homme le plus puissant de la ville, comme si elles se connaissaient depuis toujours. Son dé fétiche trouva sa main au fond de sa poche, et la rassura. Elle avait fait six, pas vrai ?

-Madame Dorotéa m’a demandé d’ouvrir mes oreilles. De rapporter ce que j’entendais.

-Alors allons-y, s’excita Inyanna.

Oubliant le buffet et les jeux fades des autres enfants, le trio décampa et s’infiltra dans la grande salle.

Ils passèrent un moment très amusant à jouer les espions, slalomant entre les convives et dévalisant les plateaux de petits fours.

Diane entendit un marchand de Kimberley se plaindre d’une attaque de pirates. Un représentant de Jade évoqua en confidence ses manigances pour se faire élire à la Chambre des représentants, sans repérer une petite rousse à ses côtés. Un riche négociant se vantait d’avoir acheté son portrait peint par une artiste peintre de renom à Narval, nommée Sarah Cattermole. Un universitaire s’esclaffait en se moquant d’une Pauline Dubois, qui se serait présentée à la faculté des sciences en réclamant le droit de s’inscrire. Une femme, rendez-vous compte ?

Des dizaines de vies, raillées ou admirées.

Les secrets s’accumulèrent pendant deux heures, mettant à mal sa mémoire. Elle décrypta les mouvements des uns et des autres, les minauderies des femmes et les boniments des hommes, les jeux de séduction ou les mensonges. Les riches étaient comme les pauvres, finalement. Ils se trahissaient, magouillaient, volaient si besoin. Ils étaient juste mieux habillés et ne sentaient pas le poisson. Quoique, cette matrone qui avait abusé des dentelles agressait son odorat avec un mélange de musc et de sueur…

L’épuisement gagna Diane, qui retrouva ses compères dans la salle des enfants. Ils se partagèrent leurs découvertes, hurlant de rire aux imitations cocasses d’Elias, très fort pour reproduire les tonalités des adultes. Inyanna, à la simplicité confondante, s’y mit à son tour, se faisant passer pour une grosse bourgeoise de Safran, une île du sud, gonflant ses joues de manière comique.

Lorsque Dorotéa vint la chercher, Diane avait le sourire jusqu’aux oreilles. Les trois amis se promirent de se revoir très vite. La fille du Consul la prit dans ses bras.

-Je suivrai ta carrière avec attention, lui murmura Inyanna, complice.

Diane suivit la belle dame et le capitaine et sortit peu à peu du rêve. La sortie de l’ambassade, la traversée du parc, le retour en calèche vers le quartier de l’Académie… Oubliés, la musique, les senteurs d’agrumes, les petits pains garnis de crème sucrée. La réalité glaciale la reprit, alors que le sommeil la gagnait. Demain, elle serait de retour dans les rues, à courir à travers la ville en quête de trois pièces. L’abattement la gagna.

-Demain, jeune fille, vous vous présenterez au guet des Pêcheurs afin de débuter votre formation. Vous serez logée au bâtiment des novices, repas compris. Mais vous commencerez par faire votre rapport sur la soirée. Il est trop tard pour cela, donc nous attendrons demain matin. Vous dormirez avec nous cette nuit dans un lieu sûr.

-Logée ?

-Logée, nourrie, blanchie, comme on dit, sourit Dorotéa. Et j’escompte bien vous voir gravir les échelons.

Une situation stable ? Des promotions ? Diane, les étoiles dans les yeux, somnola bientôt, puis s’endormit. Le poing serré sur son dé, elle rêva. Dans son rêve, le six sortait encore, toujours.


mardi 9 juin 2020

Diane (5)

Nom des dieux. C’était ça, une maison de riche ? Le plafond, peint d’une fresque colorée aux détails subtils, l’écrasait à une hauteur vertigineuse. Le vestibule aurait pu loger une vingtaine de familles et annonçait un escalier à deux branches, de marbre blanc veiné de noir. Diane distingua une enfilade de pièces sur un couloir à gauche, et, à droite, une pièce incroyable.

Les yeux ronds et la bouche grande ouverte, elle serra la main sur son dé fétiche à s’en faire mal aux phalanges. La gamine suivit le capitaine et la belle dame comme un automate. Diane fut éblouie par des lustres rutilants, assourdie par le brouhaha des conversations, oppressée par la foule, assaillie par des parfums exotiques. Des serviteurs obséquieux avec leurs ridicules perruques poudrées naviguaient entre des îlots de riches marchands, qui conversaient en riant trop fort dans cet océan de richesses. Leurs regards faux lui firent penser à des bancs de requins. Ces espèces de monstres décrits par les pêcheurs sur les quais, qui encerclaient les navires, les bouches aux dents acérées… Enfin, c’est ce qu’elle imaginait. La fillette n’avait jamais pris la mer.

Au loin, tel un mirage, des tables ployaient sous le poids de viandes froides, fruits, légumes, pains… le tout découpé dans des formes étonnantes. L’estomac de la miséreuse gronda et elle retint un flot de salive.

-Diane, vous valez bien plus que tous ces paons, asséna la belle dame en se penchant vers elle.

-Qu’est-ce que je fais là ? trembla-t-elle.

-Ils sont comme sur les quais, mais chez eux, la saleté est à l’intérieur, la rassura Dorotéa. Vous vous souvenez de votre mission ? Bien. Je vous fais confiance. Allez manger un morceau, et tendez l’oreille.

Diane souffla un bon coup, hocha la tête et s’avança. Elle observa un temps les femmes fardées de couleurs criardes, puis décida de les imiter. Elle marcha, comme si le monde lui appartenait, et fila droit vers le buffet. Elle était à sa place, ici. Tout le monde ignorait qui elle était, d’où elle venait. Eux aussi avaient la courante quand ils mangeaient un truc pas frais. Bande de moules. Non, d’huîtres, c’était plus prestigieux. Mais ça puait autant.

L’orpheline chipa une assiette et commença à empiler des victuailles : rôti, petits pains, crevettes, et une pelleté de choses qu’elle n’identifia pas. Le repas fila à toute vitesse dans son gosier : des épices, de l’acidité, de l’amertume, du croquant, du flasque… Une partie de son butin dévia discrètement dans ses poches, au cas où. Elle ne savait même pas ce qu’elle mangeait.

Un verre de jus de fruits trop sucré lui rinça la gorge. Le ventre prêt à éclater, pas habitué à pareil traitement, l’apprentie espionne rôda dans ces eaux troubles, tendit l’oreille et chercha les autres enfants. Des rires éclatèrent en provenance d’une petite pièce, au fond de la grande salle de bal. Ses pas la menèrent dans une annexe où une poignée de gamins de son âge jouait à se poursuivre.

Seuls deux d’entre eux n’y participaient pas. A peu près de son âge, ils s’étaient isolés dans un coin de la salle. Une jeune fille aux longs cheveux blonds et aux yeux bleues, vêtue d’une tenue extravagante, et un jeune homme à la tenue plus sobre semblaient lancés dans une grande conversation. Diane examina le garçon et cria presque :

-Putain, Elias ? Qu’est-c’tu fous là ?

-Diane ? Bordel, mais et toi ? C’est quoi cette robe ?

-Et toi, ton costume, tu l’as fauché où ?

Les deux gosses des rues s’étudièrent, sous le regard ébahi de la jeune fille à la robe de satin richement brodée. Et ils éclatèrent de rire.

Diane (4)

 

Nom des dieux. Nerveuse, Diane tritura son dé dans sa poche. Elle voyageait toute pomponnée dans une calèche de rupins. Avec à ses côtés une dame magnifique dans une robe de bal, qui sentait le jasmin et la regardait avec tendresse…

Mince. C’était mieux que de castagner un gros dur pour une miche de pain…

Les maisons défilaient, puis l’attelage franchit la Stral, l’un des deux fleuves et accéda au quartier de la Citadelle, fermé par des barrières et des tas de gardes. Le capitaine donna un papier et un type en uniforme vint regarder à l’intérieur. Diane lui tira la langue et il recula, haussant le sourcil autant que les épaules, et leur fit signe de passer.

Au milieu des jardins et des palais, peu à peu éclairés de lampes à huile de baleine ou de brûlots, la gamine rousse écarquilla les yeux.

Le groupe s’arrêta devant un jardin qui annonçait un immeuble de pierre de trois étages, étrangement peint en jaune, surmonté d’un drapeau figurant une sorte de poisson à corne.

-L’ambassade de Narval, expliqua la belle dame.

Narval, elle savait juste que c’était une ville du nord qui vendait des choses précieuses, genre de l’ivoire ou des métaux. Des trucs de riches quoi.

Devant le bâtiment, le parc était peuplé de véhicules luxueux. Des hommes s’occupaient des chevaux, mais ils ne ressemblaient en rien aux palefreniers de la ville basse. Ceux-ci avaient des redingotes, pas des vestes trouées ou mangées aux mites. Ils ne crachaient pas leur tabac par terre, mais faisaient la révérence. Ils portaient une putain de perruque poudrée ! Diane retint un éclat de rire devant tant de ridicule.

Le capitaine et la belle dame franchirent une grille de métal ouvragée qui révéla un jardin jalonné d’arbres taillés en formes d’animaux. L’écuelle de ragoût était déjà loin. L’estomac dans les talons et les jambes alourdies par les lieues avalées tout au long de la journée, la messagère ne quitta pas d’un pouce les deux adultes. Les tenues des gens ! Des robes à volants, à dentelles, des bijoux brillants qui devaient valoir plusieurs vies. Un autre monde.

Des femmes patientaient à la porte avec le plus gros registre qu’elle ait jamais vu. Elles cherchèrent les noms des invités et la belle dame - Dorotéa - négocia l’entrée de la gamine. “C’est notre fille”, expliqua-t-elle.

Le cœur de Diane ne fit qu’un bond. Leur fille ? Elle ne l’avait jamais vue avant aujourd’hui…

Mais ce serait vachement bien d’avoir une mère aussi belle.

mardi 14 avril 2020

Diane (3)

La main de la belle dame était douce et chaude. Elle la guidait à travers la foule en direction du quartier de l’Académie. Diane y traînait rarement. Lorsque l’on allait pieds nus et vêtu de guenilles, on s’y sentait comme une tache de fraise sur un drap blanc. Les regards pleins de mépris de tous ces gens bien habillés… le nez pincé, ils soupiraient d’agacement en la voyant. Bien fait pour eux, salauds de riches.

Car bien sûr, son commerce l’y amenait parfois. La gamine portait des messages, courait sur les pavés bien alignés, le long de maisons de pierre blanche décorées de frises et de colonnades. Il y avait des fleurs. Et pas de seaux de pisse lancés des fenêtres. Pas de cadavre de chien bouffé par les rats et les vers. Pas d’odeur de poisson dégueulasse. Un quartier trop propre, presque.

En temps normal, après une journée comme celle-ci, à courir en ville, Diane aurait dépensé une ou deux piécettes durement gagnées afin de s’offrir une brochette de viande indéterminée auprès d’un camelot. Peut-être un fruit pas trop pourri, avec de la chance. Elle aurait bu à même une fontaine, puis fait le tour de ses quelques planques potentielles pour y passer la nuit. Peut-être que s’y faire une place aurait exigé quelques horions, ou de défendre sa maigre bourse à l’aide de son petit couteau émoussé. Ou sa vie, selon les soirs.

Mais elle venait de manger un vrai repas chaud. Et maintenant, la belle dame - Dorotéa - la tenait fermement. A ses côtés, deux agentes du guet, qui paraissaient sur le qui-vive. 

L’une, la caporale dénommée Kiara, une petite brune nerveuse aux cheveux ondulés, détaillait la rue de ses yeux verts. Sa longue rapière lui battait les flancs, et la gamine s’aperçut que sa main n’était jamais très loin du pommeau. De temps en temps, son regard se portait sur Diane, avec l’esquisse d’un sourire tendre.

L’autre, une grande femme longiligne, paraissait plus jeune. Ceci dit, avec sa peau cuivrée et ses yeux étroits inhabituels, difficile de se prononcer. Elle ne venait clairement pas de Stralsund. Peu bavarde, la mâchoire carrée, ses longs cheveux noirs étaient réhaussés d’une barrette de jade. Ses flancs arboraient un sabre incurvé d’un côté et un long poignard de l’autre. On n’en voyait pas beaucoup, des comme elles. Diane réfléchissait.

-Tu viens d’où, madame ?

-Triades.

Un bref mot, prononcé d’une voix rauque, sans émotion. Triades… un matriarcat lointain du nord-est. Elle en avait fait, du chemin.

-C’est ici.

Dorotéa guida les deux agentes et la gamine dans une pension cossue, fleurie, qui sentait le jasmin, la cire, et d’autres odeurs que Diane n’aurait jamais su identifier.

Qu’est-ce que je fous là ? se dit la petite.

Une heure plus tard, la gosse des rues avait disparu, dûment lavée, récurée, recoiffée, maquillée, parfumée, habillée d’une robe bleue et de souliers vernis. Nom des dieux.

Elle avait mal aux pieds. Sa robe la grattait. La tête lui tournait, à cause du parfum capiteux. Elle avait envie de se planquer sous une couverture trouée qui puait le poisson, mais qui, au moins, lui serait familière. On la déguisait comme un chien savant. Elle avait eu beau ronchonner, tempêter et ruer, les deux agentes l’avaient maîtrisée sans peine. Et la belle dame lui avait parlé, de sa voix chaude, caressante. Ensorcelée, c’était sûr.

A vingt heures, le capitaine, médailles rutilantes et grand uniforme, attendait nerveusement devant la pension. Dorotéa, robe de satin, rubans, dentelles, boucles d’oreilles d’argent, cheveux en cascade, lui avait coupé le sifflet. Ha ! Tout rouge, qu’il était, le héros de guerre… Diane se retint d’éclater de rire. Car elle n’en menait finalement pas plus large. L’enfant triturait son dé fétiche au fond d’une poche. Diane Chance, qu’on l’appelait sur les quais. Elle avait profité d’un instant seule dans la pension pour le vérifier. Six, encore.

La femme se pencha vers elle.

– Si je vous ai fait venir, c'est que j'ai besoin de vous. Je vous devine débrouillarde et vive d'esprit. Dans une soirée d'ambassade, il y a toujours des enfants ici ou là. Les enfants en savent toujours plus que ce que ne croient les parents. Je vous demande donc une tâche simple : parlez peu, écoutez beaucoup, mémorisez bien, et vous me serez d'une aide précieuse. Vous sentez-vous à la hauteur de cette mission d'espionnage ?

Espionne ! Trop génial ! Diane sourit et hocha la tête. Tu parles qu’elle allait les fumer, les rupins. Écouter, c’était son métier. Dire qu’elle rêvait d’une couverture puant la morue. Ha !

La ville n’avait qu’à bien se tenir : Diane Chance infiltrait l’ambassade de Narval, quoi que puisse être une ambassade. Dans la citadelle. Le quartier haut… là, elle n’y avait jamais mis les pieds. On n’y entrait pas facilement. Il fallait franchir les fleuves. Puis, montrer tout un tas de papiers importants. Il y avait des palais, des jardins. Elle espéra juste que la belle dame était sincère. On savait trop bien, quartier des Pêcheurs, que les pourritures de riches aimaient beaucoup enlever des gamins, qu’on ne revoyait jamais. Mais Diane avait planqué son couteau le long d’une chaussette. Elle avait fait un six. Elle était prête, au cas où…

mercredi 18 mars 2020

Diane (2)

Ce texte est le premier jet de l'atelier d'écriture 2020 du Festival de l'imaginaire de Lambesc, dirigé par Pierre Gaulon, sur le thème : "Improbable destinée". Deuxième séance avec une journée type du héros et un "grain de sable" qui vient détourner son destin.
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Lorsque l’on est un gamin des rues, la principale tâche de la journée est assez simple.

Survivre.

Trouver à manger et un coin pour dormir occupent l’essentiel du temps. Diane n’échappait pas à la règle. Ce matin-là, elle avait trouvé refuge dans un entrepôt branlant du quai des Pêcheurs. La fillette avait passé la nuit blottie derrière quelques caisses à l’odeur douteuse, avec un vieux morceau de voile comme couverture et un tas de cordages comme matelas. L’entrée de ce logis inhabituel était fermée, mais on trouvait un espace entre deux planches à l’arrière du bâtiment. Bien peu de gosses auraient réussi à se glisser dans ce trou. Diane, elle, y parvenait sans peine. L’avantage de ne pas manger à sa faim…

L’enfant s’étira et bailla ouvertement. Elle chassa une blatte aventureuse d’un geste agacé, sa main menue échouant à écraser l’insecte. Dommage. Son estomac gargouilla. Elle soupira, le creux de ses cotes apparaissant sous une tunique rapiécée et salie par les taches de poisson. Manger… Il fallait vite trouver quelque chose.

L’aube pointait son nez et la gamine ne traîna pas. Elle se contorsionna afin de s‘extraire de l’arrière de l’entrepôt, et détala, la tête un peu dans le vague à cause du manque de nourriture. Ses cheveux d’un roux vif, collés par la crasse, lui battaient le dos en rythme. Arriver la première à la boulangerie était d’une grande importance.

Diane pesta lorsqu’elle y arriva. Une poignée de gosses efflanqués patientaient déjà. Un grand profitait de sa taille pour pousser en arrière les plus petits et les plus faibles. Cette injustice fit crisser les dents de la gamine. Elle serra son poing dans sa poche, refermé sur son dé fétiche. L’orpheline s’avança prudemment et tenta de se faire oublier. Peine perdue.

-Hé, la fille brûlée, dégage ! On veut pas de toi ici !

Le grand s’approcha, menaçant. Il la toisa d’une bonne tête et demi. Diane ne recula pas, se campa sur ses jambes et lui lança un regard noir.

-J’ai autant l’droit d’être là, figure-toi. Trouve-toi un travail, le grand.

Sa chance était avec elle. Le boulanger ouvrait justement sa porte à cet instant et entendit tout.

-Les plus petits d’abord, ordonna-t-il.

Diane, haute comme trois pommes, fit un pas triomphant. Malgré ses douze ans, elle en paraissait huit. Son visage taché de son et son nez en trompette trompaient bien souvent les plus généreux. Magnanime, elle laissa passer deux gosses encore plus petits, qui récoltèrent une petite brioche rassise de la veille. Diane suivit et grignota son repas prudemment. Il s’agissait de faire durer le plaisir. Qui savait quand elle mangerait de nouveau ? A regrets, elle mit de côté un tiers de la brioche et fila sans demander son reste.

Prochaine étape, grappiller des pièces. La manche, très peu pour elle. Diane savait vaguement lire, fruit de quelques années à l’orphelinat, qu’elle avait fui lorsqu’un moine était devenu trop tactile. Et elle courait vite, très vite, ce qui en faisait une messagère appréciée.

La gamine se posta devant le guet des Pêcheurs. Les gardes avaient toujours tout un tas de messages à balader à travers la ville. Cela ne manqua pas : le capitaine en personne l’appela. Un type impressionnant, toujours l’air ailleurs, qui grimaçait bizarrement parfois en se tenant le flanc. Il lui donna un bout de papier, et lui dit :

-Pour madame Taormina. Elle travaille à la gazette, quartier de l’Académie. Pour ta peine, ajouta-t-il en lui glissant une pièce.

Diane opina, partit en courant et traversa la ville. Les ruelles n’avaient plus de secrets pour elle. Les artères à éviter, les raccourcis à suivre lui étaient familiers, ce qui lui permit de dénicher sa cible sans grand effort. La dame, une femme magnifique avec des cheveux d’or, la regarda avec bienveillance. Cette apparition lui donna une pièce et un biscuit, ainsi qu’un message. Qu’elle porta au capitaine, qui lui en redonna un autre, et ainsi de suite toute la matinée. 

La messagère leva ses yeux bleus au ciel. La peste soit des amoureux, songea-t-elle, les semelles en feu

 ***

 A force de jouer les pigeons voyageurs entre les deux adultes - quelle mouche piquait les gens pour les transformer en niais roucoulants ? - Diane, épuisée, se posa un instant.

Le poste de guet lui semblait en ébullition. Les agents, affolés, sortaient de leur antre en nombre. On aurait dit une colonie de fourmis secouée par un bâton. Curieuse, Diane observa. Assise sur le rebord d’une fontaine, elle croqua dans une pomme chipée en cours de matinée. Son autre main triturait le dé en métal dans sa poche.

Qu’arrive-t-il au capitaine ? Était-il arrivé quelque chose à la belle dame ? Elle sentait bon, cette femme. Son sourire, ses attentions - elle l’avait menée vers un cabinet de toilette afin de lui donner un coup de brosse et du savon ! Madame Taormina, qu’elle s’appelait. Au quatrième voyage, Diane avait même reçu une tunique propre ! Qui donnait des vêtements neufs à des orphelins ?

Le capitaine lui avait pour sa part offert un repas chaud. Une générosité qui n’arrivait jamais. Personne ne s’occupait des messagers, d’habitude. Personne !

Les agents partirent dans toutes les directions. Un groupe de badauds en pleurs s’approchèrent et les rumeurs enflèrent. Il y avait eu une attaque… non, un massacre. Des centaines de morts, ou des dizaines, personne ne savait. Un criminel évadé, ou plusieurs… Cela ne présageait rien de bon, mais il y aurait sans doute du travail. Le capitaine, l’air épuisé, sortit sur le parvis et lui fit signe. Diane s’approcha.

-J’ai besoin de toi, petite. L’hôpital militaire, quartier de l’Arsenal. Tu connais ?

-Oui.

-On y a mené plusieurs de mes hommes, gravement blessés. Vas-y, et rapporte moi des nouvelles.

-Une attaque ? La belle dame va bien ?

-Oui, une attaque via Oktora. Un criminel s’est évadé dans le sang. Dorotéa est sauve, et nous rejoindra ici.

Il lui confia un sauf-conduit scellé aux armes du guet. Diane fit presque un salut militaire - mais pourquoi bon sang ? - et décampa. La fillette traversa la ville vers l’Est, fit des pieds et des mains pour franchir le rideau de gardes à l’entrée et trouva un médecin, qui rédigea un compte-rendu.

La messagère partit à toute vitesse dans l’autre sens, le souffle court. Trop de courses aujourd’hui. Trop ! Mais le capitaine avait besoin d’elle… La jolie dame aussi.

Les mains sur les genoux et les jambes flageolantes, Diane tendit au capitaine sa précieuse missive.

-Par ici, petite

La jolie dame, Dorotéa, s’approcha, accompagnée d’une caporale à l’air décidé. Les deux femmes l’emportèrent tel un pantin dans le poste de guet. Un repas copieux l’attendait. Hésitante, Diane picora, avant d’engloutir un ragoût savoureux et une miche de pain frais.

Le capitaine survint.

-Petite, comment t’appelles-tu ?

-Diane…

-Bien, Diane, présente-toi demain au poste. Nous aurions bien besoin de jeunes aussi efficaces dans notre corps d’aspirants.

Les yeux ronds comme des soucoupes, Diane accepta. Lorsque Dorotéa lui prit d’autorité la main pour l’emmener avec elle à l’autre bout de la ville en vue d’une soirée à l’ambassade de Narval, la gamine se demanda bien ce qui lui arrivait.